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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 14:12

 

 

 

 

 

jasserie 2-copie-1Aux asseries, de l'eau, il y en a partout ! Elle sort du sol en de multiples  sources qui s'écoulent en ruisselets sillonnant l'herbe rase. Il est rare qu'elle stagne,mais vers les Bazannes il existe des narces qu'il vaut mieux contourner pour ne pas patauger dans une boue gluante. Partout l'eau court; entre les mottes,elle fuit , elle va vers le sud et prend des noms rustiques :le ruisseau de Genêt;  des noms bibliques comme l'Enfer;ou bien s'appelle l'Ance. La rivière de Pierre Brune venue de Garnier et le Lignon du col de la Chamboite ,elles, descendent vers la Loire. L'eau coule aussi sur le versant d'Ambert, c'est la Fourchade  qui nous vient des Supeyres, le Vertolaye qui jaillit tout près de la Richarde.

    Ces petits ruisselets naissent sur les sommets. La terre garde pour eux l'eau des pluies , de la neige, du brouillard et des rosées  pour ne la redonner que progressivement. Les jasseries sont le pays de l'eau.

    Cette eau , il la fallait . Un système complexe la menait jusqu'à nous. Elle était à tous , elle n'était à personne. Chacun pouvait la prendre  mais non l'accaparer. Toutes les jasseries d'un même hameau se groupaient  sur un même niveau. L'eau arrivait en suivant les béals, à l'arrière des maisons.

     Du béal, par un bief, l'eau venait  à la serve. On ne laissait passer que le dû de chacun selon que l'on avait plus ou moins de bétail. La serve, trou profond, derrière le bâtiment,alimentait un bac dans un coin du "cavon", mais elle servait surtout  à nettoyer l'étable. Un conduit traversait le mur. Et le bondo entouré de chiffons fermait le passage de l'eau. Deux fois par jour, on prenait le riêble pour racler les vaches et  tirer les bouses dans la rase ; puis on lachait la bonde. L'eau s'engouffrait dans l'étable,rapide comme un torrent , suivait l'allée centrale,entraînait le fumier , gagnait  le descendé allait à la fumée. Des mottes de terre lui barraient des  passages . Alors l'eau se dirigeait vers la levée choisie  pour s'étaler enfin dans l'herbe à irriguer.

     Chacun avait son eau,chacun avait son champ et la montagne pour tous. On s'entendait très  bien et on s'aidait parfois.Et avant la montée des troupeaux, dès le printemps venu, tous les hommes, à la jaille, nettoyaient les passages de l'eau.

      L'un d'eux cependant oubliait souvent le jour convenu du travail en commun .C'était notre Baptiste. Il avait toujours des raisons fort  valables , soit qu'il fût malade, soit qu'on l'eût appelé  pour "tirer le veau" ,juste au dernier moment. Rares étaient les années où il était présent. De plus, Baptiste, s'il allait au village, il n'en disait mot, pour ne pas rapporter les menues provisions dont on l'aurait chargé. Inutile d'aller  lui emprunter de l'huile,il venait juste de finir la bouteille, ou du pain , il n'en avait plus.

      Vint une année très sèche. Dans les champs s'était tu  le murmure de l'eau. Les  béals étaient presque muets. Très peu d'eau pour chacun. A peine pouvait-on encore laver les seaux . Baptiste eut une idée : pendant plusieurs nuits ,il détourna le peu d'eau vers sa serve. Il put continuer comme par le passé à nettoyer l'étable. Il y eut des reproches, des paroles un peu vives. Cela ne suffit pas. Baptiste continua  au mépris des voisins.

      Un jour  cependant la pluie ressuscita les sources, gonfla les ruisselets et remplit  tous les biefs. Il y en eut pour Baptiste , il y en eut  pour les autres... De l'eau , de l'eau partout !

      Vers la fin juillet, pour faner les fumées, les hommes vinrent  aux jasseries. De nuit ,ils dirigèrent toute l'eau  vers la serve de notre cher Baptiste , bouchèrent son "descendé". Sa serve s'emplit  très vite. Elle déborda  bientôt , devint un petit lac derrière la maison. Le bondo s'arracha de lui-même : et voilà , dans l'étable toute l'eau qui s'étale, tourbillonne , se mélange au fumier  , se mêle  à la paille,cherche un passage, entre dans la maison,renverse la burrère , la selle fromagère , remplit  tous les seaux vides,s'insinue dans l'archou, y mouille les habits ; De l'eau ! Ah , croyez-moi,Baptiste en eut  son saoul ! 

 

 

Vocabulaire vernaculaire:

archou : coffre à habits;

Bazannes : nom d'un rocher dressé au-dessus de la lande ;

bief :petite tranchée dans le sol pour acheminer l'eau ;

béal:  tranchée  plus importante . Même rôle;

bondo : pièce de bois fermant la sortie d'une retenue d'eau;

burrère : baratte ;

cavon : pièce basse où le fromage s'affine ;

(le) descendé : canalisation à ciel ouvert conduisant l'eau  à la fumée ;

fumée :pature qui reçoit le fumier , située en aval de la jasserie ;

narces :endroit spongieux

jaille :  pioche à réaliser les biefs ;

levée : espace où l'eau se dirige ;

rase  :caniveau

selle fromagère : meuble servant à la fabrication du fromage ;

serve :  pièce d'eau en amont de la jasserie .


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Published by mesecrits-vains - dans tourisme
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