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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 07:37

  dentelle.jpg   

 

 

 

Sur le seuil de sa porte , sur son siège bas  et les pieds bien posés sur  

un vieux tabouret ,la vieille au dos courbé fait voler ses fuseaux entre ses mains agiles.  Les fils s'entrecroisent. Un dessin apparaît. Des fleurs légères éclosent fragiles et merveilleuses. Et là ,  tout à côté, l'arrière petite fille admire son aïeule et lui  dit gentiment :  " Grand-mère , tu as des doigts de fée ! "

  - "Mais non  c'est l'habitude ! Regarde car je suis la dernière dentellière de ce petit village. J'arrête mon ouvrage et vais te raconter l'histoire de la dentelle.

    Elle est vieille , la dentelle. Quatre cents ans peut être. Elle nous vint d'Italie , apportée par des hommes qui savaient se servir de ces jolis fuseaux .Des pèlerins, des colporteurs ,partis de Venise,  de Gênes ou de Milan. En trente ans  ou cinquante ans peut -être , le carreau (2) entra dans les maisons . al payée . Petit salaire gagné à la sauvette mais qui aidait à vivre! Bientôt toutes les femmes se mirent à cet ouvrage quand les travaux des champs  laissaient quelque répit et aux veillées surtout  autour du " la boula de veilha" (1) dont la faible lumière  permettait d'allonger la durée de la tache. Les leveuses distribuaient les fils et les cartons,  collectaient les galons  et payaient la dentelle. Mais leur oeil critique  décelait d'infimes salissures et des erreurs, même les plus petites qui servaient de prétexte  à faire baisser les prix .Un prix pourtant bien faible !  Dix centimètres à l'heure , un mètre de dentelle et voilà la journée avec des courbatures qui vous accompagnaient dans votre lit-placard de la salle commune, avec des yeux rougis tant ils avaient fixé le dessin des cartons.Bien sûr, notre dentelle en fil  de nos campagnes était certes bien commune et de plus mal payée.Petit salaire gagné à la sauvette mais qui aidait  à vivre !

    Notre noble dentelle se vendait bien mais  certains grands seigneurs  , des nobles et des bourgeois méprisant sans doute  les travaux de nos doigts , préféraient  celle qui venait d'Italie , de Venise surtout . L'argent français partait  vers ces terres étrangères et le roi Louis XIII trouvait cela fort mal .Que faire  pour empêcher   ces achats extérieurs ? On trouva un moyen  qui fut , certes ,efficace. On interdit de porter sur soi une quelconque dentelle sous peine de lourdes amendes. Ainsi en avait décidé , à Toulouse , le Parlement sous la pression royale.Bien sûr l'argent de France  resta dans le pays, mais dans notre vallée les fuseaux s'aérrêtèrent  et nous , pauvres grands-mères devinrent plus pauvres encore.

     Par bonheur, à l'époque, se trouvait au Puy , le père Jean-François Régis des Plats, de la Compagnie de Jésus. Il était bienveillant envers le petit peuple. Alors les  dentellières, lui dirent  leurs malheurs, leurs griefs, leurs  ennuis. Il intervint si bien qu'on leva l'interdit. Les fuseaux réveillés , un peu d'argent  revint  dans nos humbles  demeures.

    Puis avec Louis XIV , le carreau triompha. Dans les costumes nobles , la dentelle était très employée. Elle formait les fraises, ces grandes collerettes,  qu'hommes et femmes portaient  avec fierté . Elle décorait les pourpoints ; elle ouvrageait le haut des chausses ; elle enrobait les vêtements masculins avec la mode des rhingraves ; elle formait les rabats , ces grands cols qu'exigeait la mode masculine ; elle se logeait aux poignets  sous forme de manchettes , au bas de la culotte  en de très beaux canons ,plus tard , sur la chemise en  jabots bouillonnants. Elle  ornait les coiffes féminines, décorait les manteaux  et voilait les corsages . Des lits à baldaquin , elle pendait aux ciels, elle grimpait en spirales autour de leurs colonnes et s'accrochait aux bois. Dans les carrosses, elle tapissait les intérieurs. La dentelle était partout. Mais Colbert arriva.

     La dentelle précieuse de Gènes  et de Venise traversait toujours la barrière des Alpes et nous envahissait.  Colbert voulait qu'en France  on fabriquât  d'aussi belles dentelles  que celles d'Italie pour ne plus acheter en pays étranger.  Vinrent les manufactures avec le point de  France. Et pour que ce motif , de partout s'imposât , on interdit la dentelle ordinaire , celle que réalisaient si bien  , nos vieux  doigts de grands-mères . Des contrôles avaient lieu . Des envoyés du roi; ces intendants  de plus en plus nombreux  parcouraient la province. Cela dura trois ans. Il y eut bien sûr  de nouvelles doléances, des plaintes, des suppliques. Enfin , en l'an 1666 l'ancien point fut à nouveau permis. Et c'était bien justice puisqu'on le demandait  en France et hors de France.

    La dentelle a duré  pendant deux siècles au moins . Chefs d'oeuvre de patience  qui partaient vers tous les horizons , vers l'Espagne et l'Italie  , vers l'Angleterre  et  l'Allemagne  et vers l'Amérique . Et puis la machine a tué le carreau. Elle va beaucoup plus vite . Elle ne se trompe pas  mais ce n'est plus pareil , la vraie dentelle est morte .C'était  un travail à la fois  simple et intelligent, une production  de qualité, anonyme sans l'être, riche de personnalité , tout en étant modeste.

    Et la petite fille écoutait toujours. Il lui semblait   revoir toutes ces mères,  grands-mères ,  aïeules  penchées sur leurs carreaux  s'usant les yeux pour distinguer les fils, travaillant tout le jour pour un maigre salaire. et puis apparaissait des milliers d'aunes  de ruban tissés au cours des siècles par des milliers  de doigts, un immense galon  tout autour de  la France et tout autour du monde. Il flottait dans l'espace, de plus en plus léger,de plus en plus  usé par le poids des années Mais le vent du progrès  s'éleva  , arrivèrent les orages  des modes passagères. Le galon tourbillonna , se déchira , s'effilocha et partit en lambeaux  et il ne resta ....rien "

 

 

 

(1) "la boula de veilha" est un vase rempli d'eau placé entre la source de lumière  (lampe à huile ou bougie)  et le carreau. Il produit un effet de loupe et diffuse la lumière.

(2)Le carreau est le métier qui  porte les fuseaux . Il se place sur les genoux de la dentellière.

 

 

 

 

 

 

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Published by mesecrits-vains - dans histoire
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