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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 13:43

 

feu.JPG La mi-août était passée depuis longtemps. D'ordinaire arrivaient la puie, le brouillard, les premiers flocons blancs tourbillonnant dans l'air comme pour annoncer la mauvaise saison ,mais cette année tout le  ciel restait bleu ,la chaleur accablait  et les nuits étaient froides. Depuis plusieurs mois, il n'avait plu; les foins avaient séché plus vite que de coutume, l'eau manquait  dans les serves, il fallait aller loin pour faire boire le bétail. Le mauve des bruyères commençait à passer, gelé la nuit et desséché le jour ; dans les drailles,les troupeaux soulevaient des nuages de poussière. C'était la sécheresse, et bientôt il faudrait quitter la jasserie car l'eau allait manquer .    

       Comme chaque jour, Antoine , le dernier enfant  allait garder les vaches, une heure ,à la "fumée" en contre-bas de la maison  pour leur faire manger la portion d'herbage  prévue pour la journée ; comme d'habitude, Jeanne ,la mère avait râclé  et balayé l'étable  et tourné les fourmes. Puis , avec Antoine, elle avait guidé le troupeau, dans le vallon , au pied de la colline. Elle était restée là car ceux des Pradoux, avec leurs bêtes n'étaient pas loin et les batailles d'animaux  étaient toujours  à craindre.

      Depuis quelques jours, Jeanne pressentait qu'un malheur  était  proche. Toutes les nuits le " chavanieu" se perchait alentour; toutes les nuits l'oiseau  lançait ses hululements sinistres; poussé par son instinct, il venait avertir. Et puis , une  bûche avait quitté l'âtre ,avait roulé dans la maison risquant de tout enflammer. Jeanne était sûre que dans les choses se cache un monde invisible, diabolique et prémonitoire, un monde secret qui ne trompe jamais. Pourquoi le coq chantait-il à la même heure au beau milieu du soir depuis plusieurs jours ? Ce clairon à tout vent était mauvais  présage. Elle était inquiète, avertie par son corps habité par l'angoisse, par la couleur du ciel au coucher  du soleil par l'ombre des nuages qui courait sur la lande et par le sifflement du vent.Et la nuit, avec ses trois enfants, il fallait vaincre la peur et les rassurer.

       Maintenant ses cinq vaches remontaient en courant, tout droit à travers prés, pressées  par le chien  qui jappait à l'arrière ; et plus loin, avec Antoine, Jeanne arrivait toute éssoufflée et l'air  anxieuse. Sur le seuil de la porte, les deux autres enfants essayaient de comprendre. Jamais la maman ne revenait si vite ! Jamais si tôt !

         Mais déjà Jeanne ordonnait:" Martine, cours à Chamclos,dis leur qu'il y a le feu. Demande de l'aide. Dis leur d'avertir ceux de Sichard, de Montcodiol et même de la Faye. Il faut qu'on soit du monde; Va vite !"

          Avec toute la vigueur  de ses petites jambes -elle n'avait pas  onze ans -Martine partit en courant, disparut dans le bois en bordure de l'Ance.De l'autre côté, elle trouverait le chemin de Chamclos.

       "Toi, Louis ,cours au Genévrier, dis aux hommes de venir  et qu'ils appellent ceux des Supeyres." L'enfant prit au plus court, grimpa la côte, ralentit au sommet, et puis il dévala très vite sur l'autre versant.

          Le feu venait de prendre dans la bruyère sèche. Sa gueule sanglante dévorait l'herbe jaunie par le soleil, descendait la colline et regardait au loin le bois de Recurady qu'elle semblait convoiter. Ses multiples langues rouges s'enroulaient  autour des callunes, les transformaient en gerbe d'étincelles emportées par le vent, ce qui allumait de nouveaux foyers. Déjà la fumée vous prenait  à la gorge, vous piquait les yeux et vous faisait tousser. Il fallait fuir, protéger le troupeau. C'était ce qu'avait fait  Jeanne.

             Assez vite, hommes et femmes arrivaient d'un pas rapide, un outil sur l'épaule. Ils avaient suivi les sentiers où la marche est facile. Ils venaient  d'en-bas, du côté des Supeyres,ils avaient passé le gué des Trois Fontaines, le Saut du Goulet et traversé le grand bois; ils venaient du Grand Genévrier, en longeant  le ruisseau  du Genêt; ils venaient du Nord, des Pradeaux, de l'autre côté du  plateau de Pégrol; de Garnier enfin, à travers les champs , freinés dans leur marche par la bruyère épaisse . Tous se hâtaient, guidés par la fumée s'élevant devant eux. Ils étaient partis dès qu'ils avaient su, dès qu'ils avaient vu, laissant là , leurs travaux, poussés par l'entr'aide qui les animait tous.

             Il y avait maintenant beaucoup de monde qui faisait  front au feu. Les pelles et les bêches écrasaient les flammes qui souvent renaissaient dès qu'on levait l'outil. Il fallait aller vite, taper fort, multiplier les gestes .Le feu  prenait   parfois derrière vous, insidieusement , en traître car le brasier jetait de nombreuses étincelles. Il cherchait  à vous encercler, à vous faire prisonnier, à vous abattre avec ses fumées asphyxiantes, à vous brûler enfin comme de vulgaires brins d'herbe. Sur les visages noircis, la sueur ruisselait en traçant  de grandes coulées noirâtres ; les yeux  cillaient, irrités par  les cendres soulevées par le vent. Les flammes couraient sur une grande longueur pour espacer les hommes, pour les affaiblir et mieux les vaincre. Et malgré les pelles , les bêches et les coups redoublés,il avait fallu reculer.Mais le feu s'était trop fait voir, sa fumée était monté  trop haut, des renforts  étaient venus de l'Oule, de Renat, de la Richarde de Valcivières aussi. Maintenant hommes et femmes tenaient tête, les forces étaient égales,l'attaque  était stoppée. Cà et là des tourbillons de flammes  avalaient encore des îlots de bruyère oubliés dans l'avancée rapide. Sur un grand espace c'était la cendre grise, rougeoyante par endroits, fumante presque partout. Alors tous ces soldats du feu contemplèrent le spectacle. Heureusement , la saison était presque finie, l'herbe ne manquerait pas. Le vent avait soufflé du bon côté, aucune jasserie n'avait brûlée. Ils traversèrent le champ de cendres pour achever les flammèches qui refusaient de mourir. Dans son agonie, le feu lançait parfois des coups de griffes dont les hommes se vengeaient par des piétinements. Le champ calciné exhalait une haleine forte et piquante, odeurs mélangés de gentiane, de bruyère et d'arnica grillés que les hommes ne sentaient même pas. L'incendie était maîtrisé .

         Mais le nuit suivante , Jeanne ne dormit pas. Elle était trop lasse et la peur l'avait bouleversée.De son lit-placard, par la fenêtre sans volets elle voyait dehors. La nuit était noire ; pour la première fois de l'été le ciel s'était couvert. Mais qu'il pleuve au moins !Pour éteindre les derniers tisons, pour mouiller l'herbe et la bruyère et empêcher tout nouvel incendie ! La pluie ne vint pas mais dans l'obscurité Jeanne aperçut une lueur qui grandissait et devenait un foyer   illuminant la nuit. Le feu avait couvé ,il s'était caché sous la terre attendant le départ de ses ennemis. Il s'était nourri de tourbe sèche, de racines de bruyère, et puisque les hommes  et les femmes dormaient il sortait pour conquérir d'autres espaces, pour s'agrandir et pour dominer. Le vent avait tourné, il venait de l'Ouest. Les flammes grimpaient la colline en direction des jasseries. Elles n'étaient plus qu'à une centaine de mètres. Tout à l'heure le hameau brûlerait. Le feu avait vu dans ces cabanes une proie facile;il se délectait en pensant  que les toits étaient de chaume, que les sols des étables étaient  planchéiés, que le crèches , que les lits-placards , les tables , les bancs, les portes ,les plafonds, les charpentes fussent de bois, d'un bois sec comme il l'aimait. Avec de telles proies, il allait pouvoir prendre  une dimension gigantesque; il allait faire peur, faire fuir les gens et tout détruire.

        Jeanne fut vite hors du lit, réveilla les enfants, appela les voisins. Certains étaient déjà sur pied et partaient. La lutte était inégale: d'un côté les multiples tentacules du feu, de l'autre une poignée  d'hommes, de femmes et d'enfants. Le hameau allait brûler.

            Cependant la chance ne fut pas du côté du feu. Un orage éclata, une pluie torrentielle qui vous transperçait, vous glaçait mais que chacun bénissait. La pluie dura toute la nuit et continua le lendemain. L'eau ruisselait  dans les drailles , coulait à plein béal et emplissait les serves; C'était la mort du feu, la vraie mort du feu !

          

                  

           


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