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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:43

  Scieurdelong.JPG    

(Les expressions entre guillemets sont celles de Jean Charreyre)

 

     Jean Charreyre , curé d'Eglisolles pendant la dernière décennie du dix-neuvième siècle, a consigné dans un cahier format écolier des observations très intéressantes  sur la vie dans la vallée de l'Ance. Son petit document est  intitulé "Essai  d'histoire et de moeurs locales". Il décrit notamment avec précision la vie des scieurs de long.

     De tous les villages, ils étaient nombreux  à partir  "tirer la scie". Sur mille personnes d'Eglisolles, on comptait,  nous dit-il ,cent scieurs. Cela correspond , au moins ,  à un homme sur trois,de dix-huit  à soixante ans. Il s'agit donc d'un mouvement de population très important, une véritable  migration  saisonnière pendant neuf mois de l'année avec retour en juin pour les fenaisons à la maison  ou "chez les autres".

  Ces déplacements de population s'expliquent par le manque de ressources. Peu de terres agricoles et d'un maigre rendement. Quatre cinquième  du sol, d'après  Charreyre,couverts  de forêts. Peu de terres et des terres pauvres. De petites exploitations et beaucoup  de bouches à nourrir. Alors on partait.

   On revenait avec une somme d'argent vite investie  dans le paiement du pain mangé  à crédit  en attendant le retour du sitaire ou servant à  l'achat de quelques parcelles. Chaque émigré rapportait   cinq à sept  cents francs ; mille à mille deux cents francs pour le maître scieur. Jean Charreyre s'est livré à un petit calcul :avec cent scieurs de long c'était quarante à cinquante mille francs qui rentraient au pays "où s'arrachaient les terres au feu des enchères." Alors les prix montaient au mécontentement de ceux qui n'étant point parti  étaient sans économies.

  Mais on partait aussi pour se constituer , à plusieurs ,un pécule, "la masse" destinée à  l'achat d'un remplaçant pour le service militaire. Ce service ,c'était la Révolution qui l'avait instauré. La loi Jourdan du 19 fructidor, an VI . Mais ce nom et ce calendrier restaient inconnus dans nos campagnes. Les mouvements d'idées  parisiennes  arrivaient mal dans notre région.

   On partait donc à vingt ans au service militaire pour cinq ou sept ans suivant les époques. Mais Charreyre remarque que cela ne faisait que six ans ,car tous les deux ans , un congé de six mois était accordé . On tirait au sort. Aux veinards le bon numéro qui exemptait. Aux malchanceux, le numéro fatal .

Malchanceux ? "les vieux de la vieille"qui avaient fait sept ans disaient que "c'était le meilleur temps !"Il restait  qu'un départ  était un évènement malheureux. Si longtemps loin de chez soi ! A rien gagner ! En danger en cas de guerre ! Et  au retour toutes les filles  étaient mariées ! Acheter un remplaçant  était la solution mais il fallait beaucoup  d'argent ! Les petites fermes familiales ne pouvaient subvenir. Alors , avant le régimen ,on se faisait scieur  de long pour fournir sa quote part à la "masse" qui servait à l'achat du remplaçant. Sur cinq ou six , un seul conscrit "écoperait". Il disposerait alors de tout l'argent pour se libérer.

  Il s'agit là  d'un groupement remarquable de jeunes unissant leurs possibilités  financières, une sorte d'assurance mutuelle contre l'adversité,une reconnaissance  de la faiblesse de l'homme seul, une conscience du pouvoir de l'association.

  Cependant certains individualistes invétérés trouvaient eux -mêmes leur solution. On pratiquait déjà le mariage blanc. Souvent avec une vieille fille.

            "La loi n'autorisant pas le divorce  à l'époque", on se mariait  seulement   en mairie.En ces temps, dans nos pays  , seul le mariage religieux était considéré. Un mariage civil n'était pas un mariage. Les années passant ,les risques de conscription s'éloignant,le jeune pensait alors  à fonder un foyer avec l'élue de son coeur  ou l'élue ... des parents.Mais il fallait trouver un curé qui veuille bien  bénir cette union secrète. Ce n'était pas toujours facile. Quant aux biens, aucun problème. Un bon contrat devant notaire,passé lors du premier mariage  préservait de toute spoliation.  Ainsi certains de nos grands-pères ont été  bigames !

    La prohibition du divorce permet de cerner dans le temps, avec plus de précision cette peinture des moeurs. La rupture des liens du mariage  autorisée par la Révolution a été supprimée par Louis XVIII en1816 et à nouveau permise en1884 par la Troisième République .1816-1884 voilà le cadre de l'étude de Charreyre.   Mais le tirage au sort ne cessa qu'en 1905.

      Ce document nous renseigne encore  sur la  condition de scieur de long et sur la vie en forêt. Ils partaient vers le Nord ,en Bourgogne et dans le Centre;à l'Ouest , dans les Pays de Loire et en Charente ; ou à l'Est ,en Franche Comté et dans la région Rhône -Alpes actuelle. 

    Partir , aller "tirer la scie" pour un jeune de dix huit ans,c'était commencer sa vie d'homme. Au retour, il était considéré. Il était devenu quelqu'un ! Il avait "fait campagne" Il revenait chaussé de bottes, et en blouse de toile bleue avec la montre à chaîne,dans le gousset. Et bien qu'il ne le  dît pas , avec beaucoup d'argent !

  En forêt ,les équipes groupaient cinq ou six hommes. Un maître scieur , quatre ouvriers et l'apprenti qui, aux repas ,préparait la soupe au lard et aux pommes de terre .Dès l'arrivée sur le chantier ,la première tâche était la construction de la cabane en planches avec son coin sommeil couvert de paille ou de fougère, son vieux poële d'occasion au milieu, sa table grossière tirée de la forêt et ses bancs très rustiques . Vite ,on construisait la "chabra" sorte de haut trépied où l'on enchaînait la grume à scier.   Six jours de travail  et le dimanche  pour la messe, l'achat des provisions, la détente à l'auberge et le désoeuvrement ....

   La profession de scieur de long  s'est éteinte à l'aube du XXème siècle. Mais , après la première guerre , quand le sciage des planches se fut mécanisé  l'abattage et le débardage des arbres demandaient  encore de la main d'oeuvre et pendant une décennie au moins ,des hommes s'en allèrent encore ganer leur vie, loin de chez eux. 

     

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Published by mesecrits-vains - dans histoire
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