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3 avril 2012 2 03 /04 /avril /2012 18:15

    Elle s'appelait  Jeanne. C'était une vieille  paysanne qui avait vécu sur la montagne. Veuve depuis longtemps,elle habitait  le bourg . Je lui rendis visite et je crus comprendre qu'elle aurait aimé revoir , la-haut, sa cabane fermée depuis plusieurs années. Je lui offrais la promenade  :nous partimes en voiture.

    La route traversa la forêt de pins et de hêtres et les immenses étendues  dénudées où poussent la bruyère,la gentiane et l'arnica. Au loin , comme des nains squelettiques, des arbres rabougris nous regardaient venir et les montagnes bombaient leurs dos nus en étalant leurs lourdes croupes en une répétition monotone. L'air vif  nous pénétrait, nous donnait un sursaut d'énergie comme si l'on eût brusquement rajeuni. Bientôt il fallut s'arrêter pour parcourir le sentier qui allait aux jasseries.

      Jeanne refusa l'aide  que je lui proposais pour descendre de voiture. Elle regarda le ciel où quelques nuages venus de la Dore cachaient l'horizon. Elle sentit  l'humidité de l'air et apprécia le vent. "Il ne  faudra pas trop  tarder , la pluie est pour bientôt !" Mais son pied froissait l'herbe  encore haute. Les bêtes auraient pu bien manger ! Toute cette étendue, c'était sa montagne. Elle en connaissait bien les  limites , les ruisselets et tous les noms de lieux ! Aujourd'hui elle aurait gardé dans ce creux, à l'abri du vent. Elle se voyait  avec son bâton et son chien ramenant les bêtes indociles, éprises de liberté.  Cours instants de rêveries !

     Puis Jeanne se mit à marcher  d'un pas  alerte. Ce n'était pas son allure  habituelle, mais ce retour vers le passé  semblait lui donner une nouvelle jeunesse. "Avec l' auto,nous sommes vite arrivés. Avec  les vaches , au  printemps, il fallait plus de temps  ! Mon homme venait aussi avec un attelage  tirant un tombereau lourdement chargé. Tous les ans, on montait  des matelas, des draps et des couvertures. Ici, tout se serait moisi. On faisait "suivre" les vêtements car c'est souvent la pluie et le froid. On apportait aussi  de quoi manger  : du cochon et des pommes de terre. On n'oubliait  pas les casseroles, le sel , le sucre et tout ce qu'il fallait pour se mettre en cuisine. Mes petits  venaient  avec moi. Ils passaient  tout l'été à la montagne, mais Pierre  redescendait."

      A l'approche de la maison, son allure changea . Ce n'était plus la marche rapide mais une suite de petits pas hésitants. Dans la cour elle s'arrêta. Elle resta là , immobile, un long moment. La maison et Jeanne s'étaient reconnues et elles se regardaient , l'une accusant  l'autre  de l'avoir abandonnée avec pour seuls  compagnons le vent,la pluie, la neige qui s'acharnaient à détruire. Un morceau de chaume manquait au toit, une pierre de la cheminée était tombée , une vitre avait été brisée ;le vent  peut être ou un enfant en mal de sottise....Cette cabane c'était elle-même et ces délabrements , elle les ressentait comme des plaies sur son corps . La pourriture qui rongeait le chaume c'était sa vieillesse  qui chaque jour diminuait ses forces. Les portes de l'étable et de la maison  étaient fermées sur son  passé,sur toute sa vie qui avait cessé   d'être. Elle était partie la dernière ; elle regrettait cependant, elle aurait dû  remonter  à l'été. Qu'importe qu'on l'eût trouvée morte.  C'est là qu'elle aurait aimé finir sa vie.

    Elle fit cependant les derniers pas  qui la séparaient de l'entrée,prit la clé dans sa poche,hésita encore quelques instants  puis se décida à ouvrir. Il faisait sombre dans cette pièce au plafond bas et l'air froid qui entrait par la vitre brisée donnait  une impression d'abandon.  Sur le crépi des  murs des taches d'humidité s'étalaient  et des moisissures finissaient  de décomposer le bois du lit-placard depuis longtemps vermoulu .

     Jeanne s'approcha de  l'âtre,déposa quelques branches et alluma le feu.La flamme  pétilla,s'éleva comme autrefois. Elle rajouta du bois. Ces gestes ,il lui semblait qu'elle les faisait encore hier. Ils étaient naturels. Rien n'était  oublié. Elle m'invita à m'asseoir à la table. Mais l'air s'engouffrait de plus en plus par le carreau brisé ; elle l'obstrua avec le couvercle de la baratte qu'elle cala avec un seau. Elle resta debout près de la fenêtre. Le sol a cet endroit de la pièce était planchéié; le reste était en terre battue. Elle m'expliqua qu'elle aimait bien être là. Tout en travaillant elle regardait  dehors. " Je voyais tout le monde; Benoît qui passait avec sa pioche pour faire des biefs. Marie et ses enfants , des râteaux sur l'épaule,allant  tourner le foin ; le petit d'Antoinette qui partait  à la chasse  aux oiseaux avec son lance-pierres.... Arrivaient aussi les marchands de pattes ou le boucher du Forez venu pour acheter des veaux . Souvent c'étaient les ramasseurs de fourmes. Ils étaient paysans et avec eux on pouvait perler du temps, des prix; mais ils savaient acheter,les malins !  On n'avait  pas toujours à vendre,mais on bavardait; ils apportaient les nouvelles ...Ah,on ne s'ennuyait pas !" Le vieux calendrier accroché au mur,des cartes postales envoyées  par des cousins, des journaux agricoles et un ouvrage de tricot aux feuillets cornés posés sur le rebord de la fenêtre montraient que cet endroit était un lieu de vie où l'on se plaisait à séjourner,attiré par la lumière  qui s'opposait à la pénombre de cet espace clos.

   Jeanne me quitta , me laissant seul à la table couverte  de la poussière de plusieurs années d'abandon. Elle était partie vers l'étable. C'était pour elle  l'âme de la maison. Le troupeau , elle en était fière. Elle seule le gardait , le soignait. C'était vraiment ses bêtes. Elle avait  grand ouvert les portes comme si le  bétail s'apprêtait à rentrer,mais le lumière éclairait des crèches vides,un plancher qu'on ne râclait plus,une rigole trop propre où l'eau de la serve  coulait encore.Au mur, le clou qui servait de patère ne portait plus le manteau de bergère.Elle tendit la main vers le chéneau pendu aux poutres. Elle allait tourner les fromages mais elle refoula son geste et ferma les portes de l'étable. Je l'entendis gravir lentement l'escalier de la grange. Dans cette réserve à foin régnait  une odeur  de terre humide ,d'humus en décomposition. Par les planches disjointes et le morceau de toit sans chaume,un peu de lumière passait et laissait voir la charpente que les moisissures avaient noircie. Une planche céda sous  ses pas. Jeanne avança avec prudence.Des effilés de  foin pendaient ça et là: ce n'était plus une grange mais un espace vide et mort. Bientôt le "couvert" partirait,il n'y aurait plus de plancher, plus d'étable , plus rien!

       Elle traversa la maison sans paraître me voir, ouvrit la porte du cavon et disparut dans l'obscurité. On entendait  nettement l'eau couler dans le bac; puis il y eut un bruit de seau, un  clapotis comme si l'on eût mis du lait à refroidir. Une porte tourna sur ses gonds: Jeanne était dans la cave. Un froid humide la fit tressaillir et bien que l'obscurité fût totale,elle vit sur les rayons une multitude de fourmes alignées . Il y en avait qui commençaient à persiller de bleu,d'autres devaient être là depuis quatre à cinq mois car "elles prenaient le rouge" en emplissant la cave d'une odeur suave et forte. Comme d'habitude ,elle allait les retourner. Elle tendit la main mais ne saisit rien. Alors elle s'enfuit,  revint à la salle commune,hébétée et comme surprise de ma présence.

       Elle resta un moment vers l'âtre qui s'éteignait. Elle semblait regarder les braises qui fumaient faiblement . Elle était immobile et sa pensée devait remonter le temps et lui faire mal. Elle n'en fit rien paraître quand  elle vint s'asseoir  à la table.Et comme je regardais un outil fait d'une rondelle de bois percée de trous et muni d'un manche,"C'est l'afrénê,me dit-elle,pour casser le caillé; et là  c'est la selle-fromagère . " Je compris que ces objets servaient  à la fabrication des fourmes. Avec le premier,on devait émietter le fromage, le second était une petite table basse, légèrement inclinée creusée  d'une rigole pour l'écoulement du petit lait. Au fond de la pièce, sur un rayon,on voyait des seaux,des pots à lait,des faisselles de bois avec leurs  couvercles ; une partie de la place n'était pas occupée,  on devait poser là , les fourmes à vendre.

       Jeanne ne semblait plus vouloir  parler. J'étais un intrus qui violait ses secrets , un étranger venu pour satisfaire une curiosité malsaine, pour mettre à nu un passé douloureux,pour rire peut -être  de cette vie simple qu'elle avait aimée  et qu'on ne pouvait pas comprendre. Elle n'aurait jamais dû me faire entrer. La visite était teminée. Jeanne referma la porte comme on ferme  une tombe et partit sans se retourner. Je respectais son silence. Et pendant que nous allions à la voiture la pluie se mit à tomber.  

   


     


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Published by mesecrits-vains - dans tourisme
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